La Tribune – Paul Bougnoux, Associé – Fondateur de Largillière Finance revient sur la situation des ICO (Initial Coin Offering) et le besoin de réglementation

download

Lever plusieurs dizaines millions de dollars en seulement quelques jours voire quelques heures sans passer sous les fourches caudines d’investisseurs pointilleux ou les circuits traditionnels de financement du private equity, des banques… : c’est le rêve de beaucoup de startups. C’est pourtant aujourd’hui possible grâce à cette nouvelle forme de levée de fonds que sont les ICO et ITO (pour respectivement Initial Coin Offerings et Initial Token Offerings). Bienvenue dans le monde des IPO, les levées de fonds 2.0. Par Paul Bougnoux, associé fondateur de Largillière Finance.

Ce nouveau mode de financement est issu de l’univers technologique de la Blockchain et de sa crypto-monnaie la plus emblématique : le Bitcoin. En effet, dès que l’on s’est rendu compte que les crypto-monnaies constituaient un nouveau moyen de paiement – rappelons que des géants tels que qu’Amazon, Microsoft, Paypal ou Tesla acceptent les paiements en Bitcoin -, il n’a pas fallu longtemps pour que l’idée de les utiliser pour lever des fonds ne surgisse.

Les ICO sont ainsi un mix entre l’introduction en Bourse (IPO pour Initial Public Offering) et le Crowdfunding. Les fonds sont levés sur Internet et à peu près n’importe qui peut participer : l’acheteur / souscripteur / investisseur peut procéder à l’achat de « tokens » en monnaies-fiat (euros, dollars…) ou en crypto-monnaies. Les droits attachés aux tokens sont de nature très variée mais restent dans l’ensemble incorporels. Plus de deux-tiers des droits sont relatifs à un accès exclusif aux services proposés par la plateforme financée en projet. Viennent ensuite, comme autres droits possibles attachés aux tokens, le droit de participation aux bénéfices de la société, le droit à la gouvernance, une monnaie d’échange commerciale ou enfin le droit de contribuer aux services ou biens proposés par le projet. Attention, les tokens ne sont pas des actions ou des titres de propriété de la Société émettrice, les actionnaires ne sont donc pas dilués par l’opération de financement par ICO !

En 2014 et 2015, les ICO étaient virtuellement inexistantes. Le boom a véritablement eu lieu en 2016 avec trente-trois opérations répertoriées. La plus marquante cette année-là est l’ICO de The DAO qui a levé 150 millions de dollars sur Ethereum et qui a subi une fraude de 50 millions de dollars. Loin de décourager les entrepreneurs de la Blockchain, le nombre d’ICO a connu une véritable explosion en 2017 avec près de 216 opérations recensées à fin août.

Ce nouvel eldorado pour les porteurs de projet – en grande majorité en lien avec la technologie Blockchain – est en train de battre tous les records tant en termes de montants que de vitesse de levées. Début octobre 2017, les compteurs affichaient déjà 2,1 milliards de dollars levés via ICO depuis le début de l’année contre « seulement » 637 millions de dollars levés par les traditionnels VC sur le secteur de la Blockchain. Le total dépassera sûrement les 3 milliards de dollars à fin 2017. Parfois à des rythmes défiants l’entendement : cet été, la start-up Suisse Tezos (créée par le Français Arthur Breitman, ancien de Goldman Sachs et Morgan Stanley) a levé 205 millions de dollars dont 160 millions les trente-deux premières heures… Situation qui peut même poser parfois des problèmes techniques ! La startup de cloud décentralisé Filecoin a ainsi vu affluer l’équivalent de 186 millions de dollars en moins d’une heure. Elle a été obligée d’interrompre provisoirement le processus d’ICO, le trafic généré ayant conduit à une accumulation de transactions non confirmées.

Preuve que le monde digital ne cesse de s’accélérer, ce mode de financement totalement disruptif est à la fois très jeune (à fin août 2017, sur les 253 ICO répertoriées depuis 2014, 216 ont eu lieu en 2017) et en même déjà à un tournant de leur histoire. L’âge de raison semble effectivement déjà atteint. Comment le savons-nous ?

Une ICO est considérée comme réussie lorsque la somme initialement visée pour la levée est atteinte. Cela a été le cas dans plus de 80% des cas pour l’ensemble des opérations ayant eu lieu entre 2014 (date de la première ICO connue) et le 30 juin 2017. L’âge d’or. Depuis cette date, rien ne va plus. Regardons de plus près l’évolution du taux de réussite mois par mois. Juillet 2017 : 41%. Août 2017 : 46%. Septembre 2017 : 34%. En cas d’échec, les sociétés doivent alors rendre leur argent aux acheteurs / souscripteurs / investisseurs… Dans le même temps, tous les records de montants sont battus (Filecoin, Tezos… cités plus haut).

Jusqu’à ces derniers mois, la grande majorité des causes d’échec était le manque de documentation sur la technologie sous-jacente, les codes ou encore les smart contracts liés aux projets (71% des sociétés en échec à fin août 2017). Ce fait nous éclaire déjà sur la typologie des acheteurs de tokens lors des ICO : ce sont le plus souvent des technophiles ayant une bonne connaissance des mécanismes Blockchain, souvent des primo-investisseurs en Bitcoin au début des années 2010. Aujourd’hui, les souscripteurs deviennent de plus en plus sélectifs et avisés et n’achètent plus n’importe quel token sous prétexte qu’il s’agit d’une ICO. Même si la recherche de spéculation reste toujours présente…

Les montants évoqués et la rapidité des levées ont naturellement attirer de nombreux opportunistes aux projets parfois mal ficelés. Si par le passé, de tels projets trouvaient preneurs, il est actuellement de plus en plus risqué de lancer son ICO et de réussir son opération. Et cela est une très bonne nouvelle pour le secteur qui tend à se professionnaliser, se crédibiliser et s’ouvrir aux financiers moins familiers de la Blockchain…

Demain, seules les sociétés qui apporteront transparence, communication et une vraie structuration à leur ICO pourront envisager réussir leur opération. Une vraie préparation des opérations d’ICO, à l’instar des IPO (prospectus d’information visé par un régulateur, relations contractuelles transparentes, modèle économique expliqué avec les données de marché, banque dépositaire, comptes certifiés, …) sera un prérequis au succès.

Des « best practices » commencent d’ores et déjà à voir le jour. On peut citer : l’information fournie sur le projet ICO, l’analyse légale indépendante du token et de son émetteur, les caractéristiques du document d’information (« White Paper »), l’accès au code et spécifications techniques du smart contract de l’ICO, les mesures de vérification de l’identité de celui qui achète des tokens (« KYC »), les mesures de lutte anti-blanchiment et antiterrorisme, la procédure de levée des tokens et de la cryptomonnaie, l’usage des produits de l’ICO, la sécurité informatique de l’opération ICO, l’acceptation d’un audit tiers pour mesurer le risque du projet, l’information post-ICO…

Nous attendons également que les régulateurs des marchés financiers, l’AMF en France, se positionnent. L’AMF (Autorité des Marchés Financiers) va démarrer sa consultation avant fin octobre et rencontrer les acteurs. Gageons qu’elle se positionne et permette la mise en place d’un cadre réglementaire. C’est à ce prix que les financiers pourront souscrire aux ICO dans un contexte normé et sécurisé. Cela sera une étape essentielle de la financiarisation et de la professionnalisation des projets.

Il en va de la compétitivité et de l’attractivité de la France pour les entreprises technologiques, dont celles de la FinTech si présentes à Londres …

Militons pour professionnaliser ces levées de financement. Elles sont un carburant essentiel du développement des entreprises technologiques européennes de demain.

 

En savoir plus : http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/ico-des-levees-de-fonds-de-reve-755208.html